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ésotérisme et modernité

PRÉFACE

 

 

 

AVANT-PROPOS

 

 

 

A L’OUEST

 


Au début de ce XXIème siècle, l’être humain est toujours partagé entre son expression individuelle et son comportement de groupe. La civilisation occidentale nous pousse de plus en plus à titre personnel vers l’individualisme, transformant notre vie sociale, en un collectivisme digne du monde des fourmis. Les familles éclatées, recomposées, sont le résultat du « tout maintenant et tout de suite ». La libéralisation des mœurs et de la sexualité a fait passer le plaisir personnel avant les devoirs des hommes et des femmes envers le groupe auquel ils appartenaient. La culture du produit, des marchands et des parts de marché, remplit le réfrigérateur au quotidien de beaucoup de gens, mais elle isole aussi ceux-ci dans un présent artificiel, sans passé et sans futur. Étrange équation où l’assouvissement du désir devient synonyme du bonheur. Devant le poste de télévision qui diffuse ce que tous prennent par facilité comme « l’image de la réalité », les hommes ont perdu le sens des réalités. Championne toutes catégories de la communication, la publicité, pour arriver à ses fins, fait appel aux pulsions les plus basses : colère, luxure, envie, gourmandise… Ce qui constituait, voici quarante ans, la rubrique « des chiens écrasés », ou faits-divers, attaque de banque, viol, cambriolage, accidents de la circulation, se retrouve aujourd’hui faire les colonnes de la une !

La forte régression de l’éducation religieuse, quelle que soit la religion, satisfait une cohérence du royaume de ce monde reléguant la religion à une démarche individuelle, voire superstitieuse, mais « l’Homme ne vit pas seulement de pain… », or, ainsi, les grandes questions métaphysiques, innées, restent sans réponses. La séparation du religieux et du pouvoir temporel permet un meilleur brassage des cultures, l’intégration des communautés, mais les cultures peuvent-elles survivre longtemps sans la religion qui leur est propre? Nous sommes dans un monde où la Foi est devenu synonyme de crédulité, où l’Espérance n’a plus de place en raison de la planification de tout, où la Charité, l’amour d’autrui est remplacé par la bienfaisance, c’est tellement plus facile que d’accorder de la considération. Alors, comment s’étonner que les jeunes, les plus intelligents souvent, se réfugient dans les paradis artificiels. Notre société n’a pas hésité à leur vanter les qualités de l’herbe, en se cachant derrière certains scientifiques, lesquels, à ce qu’il parait, ignoraient tout de leurs vertus délétères ; oubliant qu’au XIIème siècle, Sayyidna Hasan Bin Sabbah, le Vieux de la Montagne, droguait ses hommes au Hashish pour les mener au combat, ce qui leur a donné le nom d’Hashishins, puis d’assassins ; oubliant aussi que les chinois dans l’antiquité avaient abandonné les traitements par le chanvre, car ceux-ci faisait venir les démons ; et voulant encore ignorer que les manuels de pharmacopée de 1800, après avoir décliné les effets thérapeutiques du cannabis, et ses formules d’utilisation, avertit que son grave inconvénient est de « rendre les gens idiots »! Les paradis artificiels, fléaux de notre civilisation, remplacent tous les besoins du consommateur, jusqu’à la nécessité de vivre !

Ces éléments nous indiquent à quel point l’homme, sur le plan biochimique du fonctionnement de son cerveau a besoin d’activer son lobe temporal droit et ses amygdales (celles du cerveau) pour vivre.

Cette frustration du cerveau droit déclenche des pulsions profondément humaines qui nous font rechercher une nouvelle spiritualité. Le monde moderne a plus besoin que jamais de retrouver des racines traditionnelles.

Mais, quel choix, entre vivre dans le risque d’un monde aux mains des fondamentalistes religieux, et le risque d’un matérialisme sans espoir, sans but et sans humanité ; l’Homme oscille comme un pendule, sans arriver à se stabiliser dans une plage moyenne.

Hors de cette moyenne, certains individus se trouvent déchirés. Ils veulent, par une voie de connaissance et de discernement, entrer dans une démarche particulière, non religieuse, ou pseudo-religieuse, qui les entraîne dans une quête métaphysique laquelle, selon les qualifications et les contingences, débouche sur ce que d’aucuns appellent les Petits Mystères ou les Grands Mystères. On peut, à notre avis, comparer ces Mystères à ce que les Alchimistes symbolisent sous les termes d’Œuvre au Blanc et Œuvre au Rouge, ou encore exotérisme et ésotérisme.

Toutes les religions ont développé un jour un ésotérisme, c’est-à-dire une recherche métaphysique et une vision symbolique, réservé à un petit nombre dans une démarche individuelle ou communautaire. Cette démarche, dirigée vers la connaissance de soi, de l’univers, et des rapports entre les deux, comprendre ce qui existe entre nous et les autres, entre moi et le reste du monde… On remarque vite que les ésotéristes des différentes religions se comprennent fort bien, et parlent, lorsqu’ils le veulent bien, le même langage universel. Comme lors de l’épisode de la Tour de Babel, les ouvriers unis par leur suprême projet idéal se trouvent divisés lorsque, à l’échelle humaine, les choix s’imposent ; les groupes se forment, les chefs se détachent, la langue sépare ceux qui voulaient s’unir. C’est la déperdition qui survient entre ceux qui expriment ce qu’ils pensent, et ceux qui essayent de penser ce qu’il leur a été dit. L’incompréhension qui surgit dans tout groupe humain entre ceux qui privilégient la pensée, et ceux qui ne se réfèrent qu’à la parole.

Toutes les religions ou institutions métaphysiques, à un moment ou à un autre, ont essayé de rayonner d’une spiritualité universelle :

Le christianisme des origines, dans ses 5 patriarcats (Rome, Constantinople, Antioche, Alexandrie, Jérusalem), véhiculait vraisemblablement encore un véritable ésotérisme. Avant Constantin, et l’empreinte romaine sur le christianisme, cette religion présentait, en tout cas dans la vision de Saint Paul, un caractère universel : mort et résurrection mystique, communion, justification par la foi … Aujourd’hui encore, un Chrétien baptisé, confirmé, ayant communié, et fait sa profession de foi, peut être considéré comme initié, ne serait-ce que virtuellement. Toutefois, n’oublions pas qu’entre le salut et la délivrance, les buts, voies et moyens peuvent fortement différer.

Les mouvements Rosicruciens du XVème siècle étaient dans une même thématique d’une spiritualité universelle, « les Noces alchimiques de Christian Rozencreutz » furent peut-être historiquement une farce d’étudiant, mais en tout cas les Noces restent un remarquable exemple de symbolisme alchimique dont la signification est parfaitement universelle, transmettant des éléments d’une spiritualité ésotérique indéniable.

La Franc-Maçonnerie moderne (après 1717) a parfois joué pour certains esprits un rôle de pseudo-religion, ce qui, ajouté à quelques mouvements subversifs créés dans l’ombre de ses loges au XVIIIème siècle, lui value d’être condamnée en 1738 par la promulgation de la bulle papale de Clément XII « In Eminenti Apostolatus Specula ».

Malgré cette condamnation, de nombreux religieux de se sont faits initier dans des loges dans tous les pays où une maçonnerie résolument théiste s’était installée.

Le lecteur voudra bien nous excuser, mais nous reviendrons souvent sur la Franc-maçonnerie et ses rituels pour en utiliser leurs références, car, certains des plus avertis, comme René Guénon, considèrent que celle-ci est avec le Compagnonnage, l’un des derniers centre traditionnel initiatique de la civilisation occidentale. La plupart des rituels maçonniques peuvent se trouver dans les bonnes librairies ésotériques, et dans le fond maçonnique de la Bibliothèque Nationale.

Le Bouddhisme, présente également une vision très profonde de la spiritualité, et plus encore au travers du « Petit Véhicule », et des pratiques du Varajana Yoga. Le « Grand Véhicule » reste la voie du grand nombre.

Peut-on considérer qu’une vision est d’autant plus large que les contraintes sont fortes? Peut-être, tout dépend de la vision recherchée. En altitude nous voyons un monde petit, avec des raccourcis étonnants, mais les obstacles sur le terrain peuvent être sous-estimés. A contrario, le nez sur le guidon, on colle au terrain, mais une vision rétrécie empêche le discernement qui doit éclairer nos choix. Une vision d’initié se doit ainsi d’être dynamique, en alternant vision d’ensemble et vision focale, jusqu’à les rendre simultanées. Cela demande des efforts certains, or cet exercice est rarement pratiqué de façon complète car les hommes, toujours très imbus d’eux-mêmes, s’imaginent tout savoir alors qu’on ne leur a enseigné que le début …

Plus loin dans le temps, le Pharaon mystique Amenophis IV, appelé encore Akhénaton, tente d’imposer au peuple égyptien avec le culte d’Aton une religion universelle monothéiste. Cette réforme ne lui survivra pas, car le peuple ne soucie pas d’ésotérisme, mais simplement de religion et surtout de traditions.

Ce n’est pas parce que les religions ont été un ésotérisme, ou ont développé un ésotérisme que le terme d’ésotérisme est synonyme de religion. Les grandes religions restent des religions, la pratique d’une spiritualité initiatique est  du domaine d’une métaphysique. Religion et ésotérisme peuvent être liés dans le meilleur des cas, ou bien sinon dissociés lorsque les contingences de la civilisation l’ont décidé. Il est intéressant de signaler la citation de Kamal Joumblatt dans son livre hazihi Waçiyyati (Ceci est mon testament): "Le druze n'est pas seulement le nom de ceux qu'on appelle "druzes", cette secte qui se trouve au Liban ou en Syrie, en Israël, ou en Turquie et même au Nord du Pakistan. Est druze tout monothéiste, tout croyant dans l'unité des religions du monde avec leurs rites et leurs doctrines. C'est un nom qui s'applique aux chrétiens, bouddhistes, musulmans et hindous."

L’ésotérisme n’est pas non plus un nec plus ultra de la religion. La prise en main du véhicule ésotérique d’une religion par ses fondamentalistes a des conséquences dramatiques par les confusions entre le symbolisme et le réel, entre la loi morale et la loi civile.

Aujourd’hui, en Occident, peu de structures répertoriées sont à même d’assurer une transmission initiatique. Certains rites maçonniques ont pu se prétendre comme étant un refuge d’un ésotérisme chrétien, comme le Régime Écossais Rectifié. Mais certains de ses adeptes se sont pris pour des super-chrétiens, oubliant que l’initiation spirituelle n’est pas sectaire, mais universelle, négligeant que la religion n’est ni en dessous, ni au-dessus, mais pas sur le même plan que l’ésotérisme. Les derniers piliers de la Franc-Maçonnerie moderne sont encore debout, mais, dans le déchirement des multiples obédiences, les délabrements de l’édifice sont tels qu’il est impossible d’assurer que, partout, la transmission reçue conserve un caractère traditionnel et initiatique authentique. Certes, selon les obédiences, plus ou moins de loges transmettent encore quelque chose, mais l’évolution des Grandes Loges, ou des Grands Orients est telle que, depuis de nombreuses décennies, beaucoup de maçons de qualité fuient les loges pour préserver et retransmettre dans un nouveau cadre, l’initiation reçue. En effet, les Grandes Loges et Grands Orients, comme toutes les structures humaines concentrent vers leur sommet des membres qui savent diriger, gérer, créer des coalitions, pour propulser leurs membres plus haut, mais dont la compréhension des phénomènes initiatiques n’est pas forcément optima . Ce qui n’est pas trop grave théoriquement, tant que personne ne touche au contenu initiatique de l’édifice. Or, leur tendance naturelle, pour asseoir leur pouvoir et leur pérennité, est de modifier de façon plus ou moins insensible des éléments rituels. Le résultat à court terme est insignifiant, mais à long terme, les conséquences sont catastrophiques, car, si le contenant est inchangé, le contenu peut être fortement édulcoré, voire évacué. Ces schismes sont le lot de cette institution depuis sa création historique en 1717.

L’initiation transmise par le compagnonnage est à la fois plus solide et moins élaborée que celles des francs-maçons. Plus solide car elle repose sur la réalité du métier, qui a disparu chez les spéculatifs. Moins élaborée, car ayant souvent perdu une bonne partie de sa dimension spirituelle, et notamment des obligations religieuses.

Malgré tout, trouver un centre initiatique n’est pas toujours si compliqué, ce qui devient plus hasardeux, c’est la pérennité dont il jouira, car la plupart de ceux qui créent de nouveaux centres le font de façon si secrète, et si fermée que ces centres ne survivent pas à leurs fondateurs. La peur d’une déviance sectaire, ou de manipulations, explique aussi l’attitude des fondateurs. Le pouvoir corrompt…

 

 

 

 

L’ORAL ET L’ÉCRIT

 

 En ésotérisme, l’écrit est rarement primordial, sauf dans le cas d’une langue sacrée ; ainsi, depuis des dizaines de millénaires, la transmission des connaissances de la spiritualité se fait oralement, ou par l’art. Or, notre civilisation moderne est résolument tournée vers l’écrit. La formation scolaire nous l’impose, et son premier but est d’apprendre à lire et à écrire. Pourtant, avant d’en être capable, l’enfant a appris de son environnement des milliers de choses. Certains pans de l’éducation sont enseignés par l’écrit, d’autres par la pratique, l’expérience, l’exemple, et la réflexion. Aucun livre, aucun écrit, aucun enseignement oral ne peut vous apprendre ce que vos cinq sens vous communiquent. Nul ne peut expliquer la lumière à un aveugle de naissance, ou le goût à un agueusique.

L’éducation moderne enseigne ce qui est quantifiable, et ainsi monnayable ; elle forme à comprendre ce qui est nécessaire pour appliquer des procédures, mais non à réfléchir. Si, à certaines époques, on cherchait à former des hommes responsables, rompus à la réflexion et à la décision, aujourd’hui on fait l’inverse : pas de décision, pas d’action, pas de vague, respect des consignes… Mais où est l’encadrement, car on ne peut tout prévoir et tout codifier! La judiciarisation de nos institutions en est l’exemple.

Toutefois l’écrit, en tant que support de réflexion ou de méditation, peut et doit être utilisé dans une démarche ésotérique moderne, car cela est une partie intégrante de notre culture. À ce titre, on peut parler d’écrits initiatiques. Même si le terme est inapproprié, les écrits abordés par un étudiant sensibilisé peuvent éveiller chez lui des éléments de spiritualité. Tout est dans sa sensibilisation préalable. Les écrits ne véhiculent que les connaissances, la Connaissance ne vient point d’eux. Ceci est une interprétation possible de la parabole du semeur.

En franc-maçonnerie, les "rituels" écrits sont d'invention très récente, au XVIIIème siècle ce ne sont que des divulgations, mais aujourd’hui ils sont disponibles dans toutes les bonnes bibliothèques, et il existe à la Bibliothèque Nationale un fond maçonnique d’une extraordinaire richesse. Mais évidemment, ces écrits ne contiennent qu'une partie du puzzle de l'initiation, qui, nous le savons, est plus sacrée que secrète.

La transmission initiatique est bien autre chose qu’un transfert de textes ou de connaissances. Les textes ne sont que des supports d’idées et de méthodes à employer pour un travail ésotérique.

De ce fait, publier un rituel est un acte dont il faut apprécier les conséquences, car, ceux qui s'en saisissent de façon irrégulière peuvent se considérer habilités à l'exécuter et à le transmettre, alors même qu'ils ne sont en possession que d’une partie d’un outil. Ce n’est pas parce que l’on a trouvé un stéthoscope que l’on est docteur en médecine. Certains croient, ainsi, que c’est en apprenant le texte que l’on devient initié, mais ceci est faux, même si le « par cœur » est un outil nécessaire. Par contre, commenter des textes n'a rien d'incongru, car on ne touche qu'à des interprétations susceptibles d'évolutions, ou de contradictions. Ces commentaires n’engagent que leurs auteurs, et les « révélations » ne sont que des balises, restant au niveau de l’intellect, sans effet sur le fond, car en dehors de la transmission traditionnelle. Les commentaires relèvent de l’exotérisme, voire carrément de l’historique.

L’interprétation de textes prend sa source dans le besoin humain de chacun d’expérimenter sa propre vérité. L’interprétation des symboles n’est pas un secret, le fameux « Dictionnaire des Symboles » en est un exemple, car on peut l’apprendre par cœur, et faire de grandes conférences sur tel symbolisme sans être initié. Il faut toutefois tenir compte du fait que l’on peut considérer que les rites religieux, par lesquels les fidèles sont reçus dans leur propre religion, sont souvent de type initiatique, et qu’ils ont la plupart du temps une dimension ésotérique plus ou moins développée, mais rarement exposée en clair, et même souvent volontairement occultée. Nous touchons, là, à la notion de discernement. La transmission de l’initiation est une chose, la réalisation spirituelle de l’initié en est une autre.

Mais revenons aux textes.

Chez les juif, la Torah a toujours été quotidiennement interprétée pour trouver les justifications aux contingences du monde dans lequel ils vivent.

Chez les musulmans chiites, on a eu beau décréter au 4ème siècle de l’Égire, soit 11ème siècle après JC, que « les portes de l’Ijtihad étaient fermées », cela n’a pas empêché quelques chercheurs de risquer leur vie en continuant à interpréter les textes sacrés pour leur trouver la meilleure application juridique, ici et maintenant. Chez les sunnites où elle n’a pas été interdite, l’Ijtihad, l’interprétation juridique des références sacrées, continue de favoriser l’adaptation et l’évolution de l’Islam. Si ces interprétations sont d’ordre juridiques concernant la vie sociale, doit-on les considérer comme ésotériques, ou sacrées ?

Décréter qu’une nouvelle interprétation n’est plus possible est aussi problématique que le slogan « Il est interdit d’interdire. », car ce décret est lui-même une interprétation… On peut comprendre que les textes sacrés de toutes les religions, comme les symboles de tous les rituels, sont en nombres finis. Or, les circonstances auxquelles ils doivent s’appliquer et donner des réponses sont en nombres infinis. Il faut donc que les interprétations soient en nombre infini. Il en va de même de toute loi.

L'étude de rituels et de symboles mène l’étudiant à deux modes de réflexion, l'un de type analytique, et l'autre de type analogique.

Lorsque nous analysons scientifiquement, intellectuellement, un symbole, nous le sortons de son contexte et nous l'étudions en profondeur pour en tirer «la substantifique moelle». Ensuite, dans le meilleur des cas, nous le restituons dans son environnement immédiat, mais cela ne mène guère la réflexion à un plan plus profond. Par exemple : le feu est symbole de puissance, parce qu’il vit, il réchauffe, il brûle, il faut le domestiquer. Si nous utilisons une réflexion de type analogique, nous comparons le symbole à d'autres éléments identiques ou voisins. Ceci nous permet par des jeux d'esprit, d'évocations d'images, par une certaine poésie, d'exprimer des idées complexes que nous ne pourrions que difficilement communiquer autrement. Reprenons le feu : sa couleur associée est le rouge (pourquoi pas le jaune ou le bleu !), il symbolise alors un amour ardent qui consume son hôte de l’intérieur, il symbolise le bonheur par la chaleur d’un feu de cheminée… On oublie les bûchers et les incendies. Un bon schéma vaut mieux qu'une longue explication : les contes, les légendes et les paraboles sont des instruments qui ont fait leurs preuves, mais nous ne dépassons pas là l'univers de l'exotérisme. Lorsque la voie analogique est dirigée vers le haut, vers des idées spirituelles, cachées et souvent d'un ordre supérieur, menant au-delà de la nature humaine, alors on parle de réflexion anagogique. Cette mise sur la voie par l'anagogisme permet d'appréhender par un processus non exclusivement analytique, d'une façon parfois intuitive, la connaissance de vérités transcendantales qui entrent alors dans le cadre de l'ésotérisme. Le feu devient la manifestation d’une énergie, quelle qu’elle soit ; si cette énergie est douce, elle mature son objet, ou alors, si elle est violente, elle détruit tout, selon son usage ; elle peut évoquer la foi du croyant, la charité des hommes, ou bien la colère de Dieu comme les flammes de l’Enfer.

La franc-maçonnerie de tradition, avec le Compagnonnage, d’après René Guénon , constitue l’un des derniers centres traditionnels et initiatiques occidentaux. En tant qu’école de spiritualité, l'expression du symbolisme par le geste ou par l'art permet de communiquer sur les différents niveaux intellectuels, moraux, spirituels inférieurs et spirituels supérieurs. C'est la langue mythique des oiseaux, celle des initiés comme des sots, celle des calembours et des jeux de mots spirituels que ne comprennent que ceux qui en ont la clé, comme Rabelais nous l'a si bien montré et comme Fulcanelli l'a si bien appliqué. Or, ces types de réflexions analogiques et surtout anagogiques sont souvent délaissés car mal maîtrisés, échappant à la rigueur scientifique, alors qu'ils sont des composantes essentielles de notre démarche initiatique. Dans cette démarche, la méthodologie est particulièrement délicate, et aucun traité de référence n'existe. Il ne faut pas rechercher une explication analogique à des éléments purement moraux ; d’abord, il  faut savoir découvrir et définir des symboles comparables. Si nous arrivons assez bien à maîtriser cette première étape, nous devons ensuite extraire des groupes d'éléments comparables, lesquels, dans les cas les plus simples, sont des microcosmes d'un "grand tout" se suffisant à eux-mêmes. Dans les autres cas, cela devient plus difficile. Cela rappelle la « Théorie des Ensembles » qui a fait tant souffrir quelques générations de mathématiciens en herbe. C'est en tissant ces verticales et ces horizontales dans la trame des rites et symboles qu'un paysage inattendu se révèle, parlant à notre esprit dans une langue que nous n'avons aucun autre moyen de transmettre; c'est à partir de là que les quatre niveaux de lecture des textes sacrés prennent leur sens.

La science du symbolisme n'est pas un but en elle-même, et nombreux sont ceux qui se perdent dans le labyrinthe de la forêt des symboles, où des aventures sans fin perdent les chevaliers dans leur quête, en leur faisant oublier la finalité de leur raison d'être. Si au premier degré de la Franc-maçonnerie, par ignorance, l’apprenti apprend à épeler, ensuite, selon les rites on trouve quelques différences, mais, pour certains, au deuxième degré, par prudence, le compagnon doit séparer les syllabes. À partir du troisième degré, par connaissance, on doit maîtriser, avec la méfiance nécessaire, une lecture courante. La méfiance est essentielle pour le maître, car les compagnons ne sont pas toujours ce qu’ils paraissent. Dans un groupe, il existe toujours un homme plus intelligent que les autres, et ainsi qui n’écoute pas ce qu’on lui dit ; puis il y a toujours un Juda le plus souvent involontaire, plus royaliste que le Roi, souvent manipulé par d’autres ; ceux qui ont besoin de se faire valoir et qui en rajoutent sur ce qu’ils croient savoir, parfois pour se persuader eux-mêmes… Au-delà, du troisième degré, il faut savoir exprimer sa propre pensée spirituelle par une série de constructions symboliques, où l'Agir tient alors la place essentielle. Dans une initiation de métier, la justification par les actes est fondamentale. Ainsi, si les Statuts Shaw sont entièrement fondés sur le métier, on peut s’interroger sur la pertinence de la justification des Constitutions d’Anderson, et la  responsabilité de ces Constitutions dans la querelle des Wharton et des Montaigu en 1721, premier schisme.

Mais, revenons à l’oralité, et à la puissance du Mot. Les Noms divins sont des composantes importantes de l’ésotérisme. On s ‘aperçoit qu’ils sont soit multiples, en tant qu’attributs, soit imprononçables, soit indéterminables. Dans la Bible ou le Coran, les appellations de la Divinité sont multiples, et Dieu se fait connaître en indiquant un Nom, qui est souvent une désignation d’une vertu divine particulière lié aux circonstances de sa révélation. El est le Dieu des Cananéens, El Elion, Le Très Haut, fait référence au Dieu de Melkitsedecq, donc avant Abraham et le peuple hébreux. Ailleurs il s'agit de l’attribut de la miséricorde de Dieu auquel les Musulmans sont particulièrement attachés (Là, Ibn Abbas dit que le Prophète avait dit: Qu'Allah accorde miséricorde à la mère d'Ismaël). Corrélation entre El et Allah.

On invoque parfois le pouvoir et la toute-puissance, référence au Dieu d’Isaac et de Jacob, El Shaddaï, Le Tout-Puissant. La référence à l'aspect éternel de la Divinité, évoquant la révélation de Moïse devant le buisson ardent, est donnée dans le tétragramme imprononçable YHWH. Racine du verbe « être » en hébreux, et que l’on traduit par « Je suis », ou « Je suis celui qui est », à rapprocher de « Je suis ce que je suis ».

Important est aussi « Sabbaoth » Seigneur des Armées ou Dieu des multitudes ; « armées » a également le sens, dans l’antiquité, de grandes structures organisées, l’administration.

Dans certaines représentations symboliques, le triangle avec un nom divin se rapporte à la connaissance d'un attribut sacré et mystérieux de Dieu, ésotérique, essence de la vie, connu par le rituel et l'initiation, alors que les signes inscrits sur le cercle font référence au Nom de Dieu, terrible, redoutable, incompréhensible, exotérique, connu par la religion. Certains signes peuvent être communs.

Le polythéisme est peut-être né le jour où Dieu, devant la construction de la Tour de Babel, a provoqué la confusion des langues. Certains ne voient pas comment croire que l’on puisse adorer le même Dieu ,alors que « Il » est nommé de façon différente, et que, même parfois, la prière ne se fait pas de la même façon. Mettez un morceau de chiffon ailleurs et Dieu n’existe plus ! Faites un signe vers la droite au lieu de la gauche et votre propre frère vous retranche du monde des vivants. Pourtant d’autres croient que si Dieu est Un, il ne peut en exister qu’un, le même que Celui des autres … Si Dieu est innommable, comment un nom pourrait l’altérer ? Le nom n’est qu’une béquille pour notre cerveau infirme.

À partir de là, nous pourrions concevoir comment certains rituels écrits, en débouchant sur l'invocation de certains aspects de la nature divine, constituent un témoignage de l'alliance entre Dieu et l'homme; et ne doutant pas que Dieu remplisse sa part du contrat, il ne nous reste qu'à accomplir la nôtre. C’est un des fondements mêmes de la prière.

 Détruire et reconstruire, tel est le destin de l’initié qui participe de ce fait à l’œuvre divine!

"... Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir. ... Alors tu seras un homme mon fils." (R. KIPLING.)

Prenons pour exemple le système maçonnique du rite d’York, si nous prenons les textes bibliques lus aux trois premiers degrés, et à la Sainte Arche Royale, nous découvrons un canevas du processus initiatique qui compose un ensemble d’une parfaite cohérence :

1er degré d’Apprenti: « Ah qu’il est doux pour les frères de demeurer ensemble ». Tout est neuf, tout est beau. On aime tous les Frères, et tous les Frères vous aiment ! C’est l’âge d’or. L’amour et la charité guident nos pas.

2ème degré de Compagnon du métier: « Je mettrai un niveau au milieu de mon peuple et je ne lui pardonnerai plus ». On entre dans le monde de la dualité ; il y a les bons et les mauvais Compagnons ! Les mauvais seront exécutés, et les bons récompensés. On découvre avec stupeur que ce monde a aussi des lois ; la loi est la loi ; comme le disaient les Romains : « Dura lex sed lex ».

3ème degré de Maître Maçon : « Vanité des vanités, tout est vanité ». Tout est ainsi voué à la mort et à l’échec. La parole est perdue ; les temps passés ne reviendront plus, à quoi bon les initiatives, les efforts et l’entreprise. Existe–t-il encore une espérance ? Seule la foi sauve.

L’Arche Royale : « Je conduirai des aveugles sur des chemins qu’ils ne connaissent pas ». L’homme n’est pas seulement un passant, mais aussi un passeur. Il doit transmettre ce qu’il a reçu. En assumant la relève, même avec des aveugles, on préserve la Vie. Quant à la pratique du rituel, c’est par elle que se transmet à quelques adeptes une partie de cette parole de Dieu, dont nous nous nourrissons. Quelle que soit cette pratique, même avec les erreurs qui peuvent s’y glisser, les interprétations variables, et les contraintes particulières que l’on peut rencontrer, c’est cette pratique qui permet de transmettre. L’ancienne parole est perdue et restera perdue, une nouvelle parole doit être retrouvée ! La vie continue. La juste cause permet de se délivrer des cycles.

Dans le Cycle arthurien de la matière de Bretagne, on reconnaît des cycles équivalents:

-         la Table Ronde nous présente l’âge d’Or,

-         la quête du Graal provoque la confrontation des Chevaliers errants avec leur propre dualité,

-         la salle Carrée du château du Roi Pêcheur est la désolation et la perte de l’espérance,

-         La découverte du Graal sur la table triangulaire ( Selon Robert de Boron) est le point de départ d’un nouveau monde.

Toutes les initiations ésotériques suivent, sur un canevas similaire, une dynamique de ce type.

Une initiation mal cadrée, mal définie, laisse de la place à la rêverie, à la superstition, à l’utopie, avec le risque des dérives gnostiques qui bien que liées à la notion de « connaissance », sont très loin d’un schéma traditionnel.

 

 

 

 

 

 

On ne peut empêcher des gens qui s’assemblent autour d’un projet légitime et légal, qui se reconnaissent dans une affectio societatis, de se réunir en société. Il est impossible d’exclure quelqu’un de ce cercle pour des dissensions humaines, sauf pour non-paiement de cotisation, assimilé à un refus de partage et donc d’intégration. Tous les membres sont solidaires.

Toute organisation initiatique et traditionnelle est, par définition, constituée d’un groupe humain qui, après avoir reconnu la qualité d’une personne extérieure, l’intègre au moyen d’une forme adaptée, particulière à ce groupe.

Les personnes qui constituent ce groupe sont liées ensemble par des règles, ou des obligations, ou encore par une mentalité commune, héritée de leur vécu commun. Il est intéressant de voir que l’esprit de la loi de 1901, sur les associations, est très proche de l’organisation traditionnelle des groupes humains. On commence à s’en éloigner sérieusement lorsque l’on veut couper les cheveux en quatre, cherchant à faire coller les détails avec les autres lois de la République, qui, elles, ne sont plus toujours traditionnelles du tout.

Ces organisations initiatiques se nomment souvent « confréries », mais que veut-on évoquer par-là.

Penchons-nous un peu à présent sur la signification du terme de Confrérie, et les différences avec une fraterie, une fraternité, une congrégation.

Qu’est-ce qui fait que des hommes puissent se considérer comme frères :

-         Les liens du sang, c’est la fratrie, éventuellement étendue aux cousins, parfois même éloignés.

-         Une éducation commune, dans certaines grandes écoles.

-         L’appartenance à une même structure d’ordre, entraîne une confraternité comme pour les professions libérales : les médecins, architectes, etc…

-         Les épreuves dangereuses traversées en commun, où les uns doivent parfois leur vie aux autres, matérialisent un sentiment de fraternité fort, comme une fraternité d’armes. Ce sont aussi les épreuves de la vie des rites de passages de l’enfance ou de l’adolescence à l’âge adulte.

-         Les membres de communautés religieuses s’appellent frères.

Une Confrérie rassemble des confrères, ce qui se distingue d’emblée d’une fraterie génétique. Des confrères ne sont pas tout à fait des frères, mais ils se lient comme des frères dans un but précis qui est celui de la Confrérie.

Les secrets regroupements des confréries ne doivent pas réunir des gens qui se ressemblent, ce serait un complot, mais des hommes que ne se seraient jamais connus autrement, ce sont alors des centres d’union.

Les  Confréries médiévales s’occupaient des « œuvres sociales » en marge des corporations du métier. Les Confréries visitaient en prison les membres de la corporation condamnés et incarcérés, venaient en aide aux veuves et orphelins des  compagnons du métier, organisaient les services religieux, ont donné aux corporations leurs Saints Patrons. Ainsi, les membres de certaines confréries s’appellent souvent « frères ». Ils protégeaient la morale et l’éthique du métier.

Si l’on peut accorder quelques crédits aux origines historiques de la Franc-Maçonnerie avant 1717, celles-ci proviennent des confréries de bâtisseurs et non des corporations du métier.
Une Confrérie semble réunir davantage des hommes volontaires, dans le but à venir d’une action déterminée, plutôt que des personnes liées par une communauté acquise. Ceci n’exclut d’ailleurs pas que cette confrérie puisse déboucher à terme, sur une fraternité entre quelques-uns de ses membres. Dans le cas d’une fondation de confrérie, il est même souhaitable, que les fondateurs de celle-ci soient dans une relation fraternelle pré existante, pour que cette confrérie puisse se réclamer d’une antériorité garante d’authenticité.

Il y a alors transmission de l’influence spirituelle détenue par le précédent groupe à un nouveau, même dans des formes différentes.

Il est intéressant de voir le modus operandi indiqué par un rituel comme celui de l’Arche Royale, très liée à la Chevalerie, en Franc-maçonnerie anglo-saxonne.

Les plus anciens rituels de l'Arche Royale ne mentionnent pas toujours la reconstruction du second Temple, mais le fait constant est de retrouver dans une crypte les anciens secrets de la révélation, considérés comme perdus.

On voit ainsi comment il faut aller rechercher ce qui était perdu quelque part et le transposer dans une nouvelle forme pour les générations à venir.

Très tôt dans ces anciens rituels, comme celui retrouvé par J.-P. Naudon datant de 1765, une analogie est faite des maçons de l'Arche Royale avec le rang de chevalier. Cet aspect est encore souligné dans le fameux discours du chevalier Ramsay.

Dans une hypothèse qui n'engage que nous, on peut émettre l'idée que, à l'époque médiévale, c'était dans les loges, travaillant sur les chantiers des cathédrales ou des édifices religieux, qu'une instruction adaptée était donnée, par des voies propres, aux ouvriers illettrés, concernant l'histoire sainte, la religion, et surtout le symbolisme qu'ils auraient à utiliser pour réaliser leurs œuvres gravées, comme des livres de pierre. Mille ans après nous les admirons encore, bien que nous en ayons partiellement oublié l'alphabet.

Le rôle des oblats dans cette affaire fut évidemment primordial, ces enfants laïcs élevés dans les monastères et qui, grâce à leur instruction, ont rempli sur ces grands chantiers des fonctions d'architectes, de cadres responsables, de scientifiques.

Sur les chantiers des édifices non religieux, l’enseignement diffusé par les loges était sûrement différent, ne comprenant que les secrets du métier, ainsi que des éléments d'histoire contemporaine éventuellement, réservés à quelques ouvriers spécialisés. Les chantiers « militaires » dispensaient d’autres secrets ou spécialités. Certains Croisés ont passé des décennies en garnison dans des forteresses avec des compagnons bâtisseurs pour ériger et entretenir ces dites forteresses. Ces mêmes compagnons devaient prendre les armes pour prendre part aux combats, ou simplement défendre leur vie. Or, n’oublions pas que, à cette époque encore, celui qui s’était bien battu sur le champ de bataille pouvait être armé Chevalier.

Ne serait-ce une certaine propension de la nature humaine qui tend à dénaturer ce qu’elle reçoit, le canevas général de quelques rites maçonniques était bien élaboré, leur permettant de délivrer une initiation assez complète.

Tous les ordres de Chevalerie ne sont pas vecteurs d’une initiation ésotérique, mais tous confèrent une initiation traditionnelle.

La Chevalerie médiévale fut organisée sur le même plan que les francs métiers. Les mêmes principes, issus des monastères bénédictins puis cisterciens quant à l’initiation de métier, glorifièrent les armes, comme les outils, établirent des règles de confréries, puis subordonnèrent cette chevalerie à une autorité de tutelle. On passera insensiblement de la colée de reconnaissance sur le champ de bataille à l’adoubement pompeux reçu entre les mains d’un suzerain. On attendra 1515, François 1er armé chevalier par Bayard à l’issue de la bataille de Marignan, pour que la chevalerie soit intégrée comme premier échelon nobiliaire. Encore ne sera-t-elle jamais héréditaire ! Les nobles courront de ce fait après cette distinction quand elle leur ouvrira les portes de certains ordres de clientèle, avec les pensions afférentes.

Aujourd’hui, en France, la Chancellerie de la légion d’honneur réglemente les ordres de chevalerie, et ne peuvent être reconnus que des ordres institués par des souverains ou des gouvernements souverains, ou encore des ordres « sui generi », comme l’Ordre de Malte. Les lois civiles de quelques années peuvent-elles réellement tirer un trait définitif sur des siècles de tradition ? La République peut ne pas reconnaître, mais doit-elle interdire.

Il est aussi intéressant de remarquer les distances qui ont été prises entre les usages traditionnels et les lois, quant aux critiques émises sur la transmission de l’Ordre Militaire et Hospitalier de Saint Lazare de Jérusalem au XIXème siècle. L’histoire de cet ordre est passionnante, car il est issu des léproseries du début, voir d’avant l’ère chrétienne ; ces léproseries ont été transformées ou intégrées dans des monastères avant les croisades, puis ces monastères vont modifier leur règle comme les autres ordres monastiques militaires (Malte et le Temple), pour se constituer en milices, et devenir l’Ordre Militaire et Hospitalier de Saint Lazare de Jérusalem. Cet ordre qui s’occupe exclusivement des lépreux, où sont mutés les chevaliers lépreux, n’a pas de quoi susciter de grandes convoitises, contrairement à d’autres. Au 16ème siècle, le Pape veut le dissoudre et distribuer leurs biens à l’ordre de Malte, mais les Chevaliers se regroupent et confient leur Grande Maîtrise au Roi de France qui accepte, heureux de profiter de cela pour marquer ses prérogatives en face du Vatican. Résumons la suite, après une période florissante, Louis XVI le laisse tomber en désuétude, la Révolution l’abolit, le futur Louis XVIII distribue quelques médailles pendant l’émigration. Avec la restauration, il ne souhaite pas honorer ces médailles (les médaillés touchaient une pension !), et laisse à nouveau l’ordre en désuétude, en ne prenant que le titre de Protecteur de l’Ordre. Personne n’est sûr qu’il n’y a pas eu de nomination à cette période, mais pas de preuves. Les successeurs de Louis XVIII puis la République voudront le laisser « mourir »  toujours sans le dissoudre. Mais en 1830, un groupe de chevaliers, dont l’origine est parfois contestée par certains, se placent sous la protection spirituelle des Patriarches Grecs Melkites Catholiques d’Antioche, d’Alexandrie, et de Jérusalem. En 1930 le Grand Magistère est restauré, il est aujourd’hui assumé par le Duc de Cossé-Brisssac, pro-tempore, le Duc de Séville étant élu. Nous en reparlerons plus loin pour évoquer les procédés de reconnaissance. Cet Ordre, millénaire, est aujourd’hui contraint en France de se comporter comme une association de bienfaisance, et d’abandonner sa dimension chevaleresque par la volonté de quelques fonctionnaires, attachés à la preuve écrite, et ignorants de la tradition.

Il en va de même en ce qui concerne l’Ordre des Archers de Saint Sébastien, toujours sous la Grande Maîtrise de l’Évêque de Soissons, qui a perdu, depuis 1981, le statut de Chevaliers pour ses membres, qu’ils détenaient depuis une douzaine de siècles !

Quand la lettre prend le pas sur l’esprit, la contre-initiation n’est pas loin.

Nous devons ainsi considérer qu’un ordre traditionnel et initiatique légitime, régulièrement constitué peut ne pas être reconnu pour différentes raisons :

-         certaines reconnaissances peuvent être exclusives, si l’on reconnaît l’un, on ne reconnaît pas l’autre , pas de commentaires;

-         la reconnaissance peut faire défaut car les règles ne sont pas les mêmes de part et d’autre, cela se négocie;

-         la reconnaissance peut être empêchée car certaines règles ont été modifiées par ceux qui les écrivent, la légitimité et la légalité peuvent ne pas aller de pair .

Dans ce dernier cas, l’affaire se complique très sérieusement, car c’est l’intrusion d’éléments par définition non traditionnels qui modifient les relations. L’adaptation d’usages traditionnels aux règles de la société moderne ne se fait pas sans dégâts. Trop souvent on essaye de préserver les formes, plutôt que le fond, et, surtout, on tente de sauvegarder des prérogatives humaines qui n’ont rien à voir avec la tradition.

Dans un système traditionnel, le droit d’usage est la conséquence des obligations remplies. On utilise un titre, parce qu’il correspond à une fonction, on applique une morale qui découle de ses obligations… Or, dans un système déviant, c’est un règlement dissocié de ses origines qui donne des titres à des gens qui ne remplissent pas les fonctions, on impose une morale différente des obligations, certains chefs ne sont plus les protecteurs, mais des enfouisseurs. On préserve les apparences, mais le contenu est vidé, et remplacé. Or, il est un devoir de la nature humaine : changer de chef lorsqu’il ne remplit plus son devoir de protection. Mais parfois, on ne peut pas changer le chef, car il détient trop de pouvoir, il faut alors changer de véhicule.

Quoiqu’en pensent certains, on n’est pas chevalier parce que l’on a un beau brevet signé. On est chevalier parce que les autres vous reconnaissent pour ce que vous avez fait, pour ce que vous êtes, et non pour ce que cela représente. Or, une caste, un ordre, une obédience, un diplôme, se dévalorisent très vite si les deux conditions ne sont pas présentes simultanément: la tradition des fondateurs et la qualification des membres, mais, si l’état d’esprit des fondateurs est conservé, quel que soit le niveau des membres, la qualité perdure, ou se retrouvera. Par contre, si la tradition des fondateurs disparaît, malgré la qualité des hommes, la dévalorisation se précipite, à moins qu’un miracle ne permette de retrouver les anciens secrets qui ont permis la construction de l’ordre, et ainsi de sauver l’institution, même en contradiction avec quelques règles modernes, ou même si elles sont anciennes. En effet, de tout temps, des considérations modernes ont remis en cause des usages traditionnels. C’est une constante de la nature humaine. Lorsqu’un flambeau éteint est repris par quelqu’un qui se réclame d’une continuité « morale », cela fait partie de la tradition. C’est la combustion spontanée des offrandes sur l’autel du second Temple, lors de la dédicace de Néhémie qui prouve que ce second Temple est agréé par Dieu, car les hommes doutent. C’est le signe des temps, le résultat à terme, qui décide alors de la valeur à lui accorder. Si l’entreprise triomphe de l’oubli, de l’œuvre destructrice du temps, et tient son « challenge », c’est-à-dire son défi, alors, la reconnaissance viendra d’un bord ou d’un autre. Mais il ne faut pas oublier que, dans un monde traditionnel, la reconnaissance n’est jamais universelle, on n’est jamais reconnu par tout le monde à la fois. Chez les catarrhes, la chaîne du consolamentum transmis par les Parfaits devait être intacte. La découverte de l’indignité d’un Parfait entraînait la nullité de chaîne dont il était à l’origine. Dans certains ordres initiatiques réclamant l’intégrité corporelle, le fait qu’un initié puisse un jour être opéré chirurgicalement, par exemple, suffit à considérer son initiation comme nulle et non avenue, mais quid des initiés auxquels il a pu transmettre ? On devra tenir compte de deux réflexions essentielles :

-         dans le premier cas, l’initiation est conférée par un maître, seul, à un ou plusieurs disciples, ce qui est un cas de figure non exceptionnel, mais particulier;

-         dans l’église chrétienne, les sacrements donnés par un prêtre défroqué sont toujours valides, ce qui veut dire que l’homme est aussi dépositaire de pouvoirs qui transcendent sa nature.

Ceci veut dire que : d’une part, les règles d’une tradition initiatique ne peuvent pas être changées, et, d’autre part, les règles d’une tradition initiatique peuvent être transgressées. Mais dans le  dernier cas, il n’appartient pas à l’homme d’en évaluer la validité. Ainsi, si normalement la foi l’emporte sur la loi, exceptionnellement les œuvres peuvent parfois remplacer une foi hésitante, ou mal vécue. La rupture de la chaîne initiatique peut se trouver comblée par la révélation spirituelle. Une chaîne trop dégénérée finit par ne plus transmettre grand-chose…

On reconnaît alors l’arbre à ses fruits, surtout après une greffe.

Certains sont ainsi parfaitement fondés à considérer qu’une continuité traditionnelle a été conservée dans les structures qui se réclament de l’Ordre de Saint Lazare tel qu’on le connaît aujourd’hui. Des milliers de membres fidèles à la règle de l’ordre, des actions caritatives indiscutées, la noblesse de ses membres comme de celle ses chefs, que vaut en face de ceci l’argument de l’absence d’une preuve d’une transmission régulière ? Voici plus d’un siècle, nous n’avons pas le registre sur lequel certains repreneurs de l’ordre ont été inscrits, mais, de plus, cette preuve n’était pas exigible dans ses statuts, puisqu’il aurait été stipulé que l’ordre ne pourrait être considéré comme disparu qu’un siècle après la mort de son dernier chevalier ! Ce qui a été respecté. Enfin, lorsque le protecteur d’un Ordre ne le protège plus, et décide même de sa disparition, alors il est des prérogatives, et même du devoir de ses membres de poursuivre la transmission, même sans l’accord de son Grand Maître (défaillant) ou après de son tenant lieu (la République).

Nous y reviendrons sur ces notions de reconnaissance et de légitimité.